Elles se battent au quotidien pour faire souffler un vent nouveau sur le leadership, notamment féminin, qu’il s’agisse de la scolarisation de la petite-fille, de la présence des femmes dans les instances décisionnelles comme le veut la Loi 052, ou même les questions de la simple émancipation de la femme. Gassamba Niamoye Alidji est sur tous les fronts, femme au foyer, enseignante, leader d’association et tout dernièrement, membre de la délégation spéciale du conseil régional de Tombouctou pour ne citer que cela. C’est une femme active au sens plein du mot.

- Alfarouk Channel :
Vous êtes à la tête de la CAFO, la coordination des associations et ONG féminines au niveau régional.
Comment est-ce que la CAFO se porte à Tombouctou?
- Niamoye Alidji :
Bonsoir tout le monde. Je remercie Alfarouk Chanel de m’avoir donné l’opportunité de venir m’exprimer, dire tout ce qui se passe avec la CAFO. Ça c’est un soulagement, avoir le droit à l’expression. C’est comme si j’avais un droit à la parole et c’est quelque chose qui va me soulager. Je vous remercie. Donc la CAFO se porte à merveille. Il n’y a pas de problème avec la CAFO. Elle est implantée dans tous les huit quartiers de Tombouctou avec une nouvelle génération. Donc je peux dire que la CAFO se porte bien aujourd’hui.
- Alfarouk Channel :
En dehors de la CAFO, vous êtes aussi à la tête d’une association qui est assez connue, Wirni Alhakou. Parlez-nous un peu de cette association, du travail qu’elle fait au quotidien.
- Niamoye Alidji :
L’association Wirni Alhakou est née depuis février 2012, juste avant la crise. C’est une association où nous sensibilisons les femmes qui ont été violées et violentées pour qu’elles acceptent de raconter leur histoire, qu’elles acceptent de parler. La femme tombouctienne préfère mourir que de dire qu’elle a été violée ou violentée. Donc, dans la sensibilisation, on leur fait savoir que nous-mêmes, nous sommes des victimes, soit de viol ou de violence.
Donc, elles peuvent se confier à nous. Si elles ne se confient pas, le bourreau va revenir, il ne sera pas puni et elle ne sera pas dans ses droits. Donc, pour qu’elle puisse avoir son droit, il faut qu’elle se confie à quelqu’un à qui elle aura confiance. Donc, réclame ton droit en langue songhoy, c’est wirni Alhakou et la sensibilisation, c’est dans la langue songhoy aussi. Donc, c’est à travers ça qu’on a donné le nom Wirni Alhakou à notre association. Et après la crise, elles ont accepté, à travers nos multiples sensibilisations, de se confier à nous jusqu’à accepter de porter plainte sur les bourreaux qui les ont fait du mal.
- Alfarouk Channel :
Ça veut dire qu’il y a, sur le temps, dans la durée, une certaine évolution des mentalités, puisque vous l’avez dit, la femme Tombouctienne préfère mourir que de s’ouvrir sur des cas de viols.
- Niamoye Alidji :
L’association a avancé, les femmes ont évolué. Parce qu’aujourd’hui, Pas que sur des questions de viol ou de violence seulement. Elles acceptent parler pour raconter ce qu’elles ont vécu, réclamer leurs droits au niveau des postes électifs et nominatifs.
La nouvelle génération, je dis bien, la nouvelle génération ne recule devant rien. À travers nos multiples sensibilisations que nous faisons dans les quartiers : sur leurs droits, leurs devoirs, la scolarisation des filles, les conséquences quand la fille n’est pas scolarisée, nous sensibilisons même les parents sur les conséquences de la non scolarisation. Donc aujourd’hui, vous voyez, il y a plus de pourcentage de filles à l’école que de garçons.
Et c’est à travers nos multiples sensibilisations.
- Alfarouk Channel :
Je le disais tantôt, Niamoye Alidji à Tombouctou, c’est une figure connue parce qu’elle est sur tous les fronts. Femme leader finalement, c’est une occupation de tous les jours, de chaque instant. Il y a ses rencontres, ses activités, la vie de famille. Est-ce que tout cela est facile à gérer?
- Niamoye Alidji :
C’est très facile à gérer quand tu as la vocation, quand tu maîtrises ce que tu fais et que tu aimes ce que tu fais. C’est très facile. C’est quand tu ne connais pas la chose que tu as des difficultés pour gérer la chose. Mais quand tu le maîtrises, quand tu as de l’amour pour ça, C’est très facile de le faire.
- Alfarouk Channel :
C’est vrai qu’il y a quand même de nombreuses jeunes filles qui sont en train de nous regarder et qui voudraient ressembler à Tanti Niamoye Alidji. Si vous leur dites que c’est très facile, il y a certainement peut-être des difficultés parce qu’il y a aussi des déplacements.
Il faut être en voyage pendant de longues semaines, absente de son foyer. Ça n’a pas non plus son répondant?
- Niamoye Alidji :
Il y a le mari aussi, sa participation compte quand dans le leadership. Sa participation compte, parce que s’il accepte, s’il te soutient, ça te facilite le déplacement. Celles qui ont des difficultés, c’est quand elles n’ont pas quelqu’un pour rester à la maison, elles n’ont pas quelqu’un pour garder les enfants. Il y a un mari qui refuse, qui ne veut pas comprendre le leadership féminin. Donc ces personnes-là ont des difficultés. pour atteindre leurs objectifs.
- Alfarouk Channel :
Vous l’avez dit, quand on a un mari qui est ouvert d’esprit, qui accepte d’accompagner son épouse, son leadership ne peut qu’être facilité.
Mais il faut dire que chaque fois qu’on est dans l’exercice d’une certaine activité, ça va avec des difficultés. Est-ce que vous pouvez nous parler, par exemple, des difficultés que vous vivez dans l’exercice du leadership féminin que vous exercez?
- Niamoye Alidji :
Oui. Le premier point, vous savez, quand tu n’as pas les moyens financiers, Il y a un certain niveau que tu ne peux pas atteindre. Par exemple, moi, j’ai intégré des associations internationales. Pour te déplacer, il te faut des moyens. Quand tu n’as pas les moyens, tu n’as pas de partenaire pour t’appuyer, tu ne peux pas atteindre ces objectifs. Il y a les femmes avec lesquelles on travaille, certaines ne comprennent pas que ce que tu fais, c’est pour ta communauté. Ce n’est pas pour gagner quelque chose, c’est pour ta communauté. Et pour faire comprendre tout ça à ces femmes, il y a des difficultés. Parce que quand elles nous voient en train de courir de gauche à droite, elles croient qu’on est payé, ou on gagne quelque chose à leur nom, qu’on bouffe, qui n’arrivent pas à leur niveau. Donc on a ces problèmes-là. Même pour les faire sortir, pour aller défendre nos propres droits, elles refusent de sortir. Pour monter des projets, elles refusent de venir. Mais quand tu montes le projet et que le projet arrive à avoir le jour aussi, tu as des problèmes. Elles disent que tu es présidente, tous les projets que tu reçois, l’argent que tu reçois au nom de l’association, c’est toi seul qui le bouffe, alors que quand tu vas chercher ce projet, elle refuse de sortir avec toi.
Tu vois, pour avoir le projet, il faut investir. Elles refusent même les cotisations qui peuvent faire fonctionner l’association. Mais quand il y a du bien au nom de l’association, ou bien quand tu reçois quelque chose à ton nom même, elles se mettent en tête que c’est à leur nom que tu as reçu tout ça et que tu as bouffé seule. Donc, après, si tu les demandes de sortir ensemble, elles refusent de sortir. Elles refusent de comprendre qu’il faut lutter pour avoir ce que tu dois avoir.
- Alfarouk Channel :
Ça veut dire qu’il y a un gros effort d’explication continue qu’il faut faire ?
- Niamoye Alidji :
Et on ne fait que parler. Quand il y a une mission internationale qui doit venir, on doit l’accueillir. Tombouctou, ce n’est pas pour la CAFO, ce n’est pas pour la présidente, c’est pour nous tous. C’est pour les femmes, les hommes, les enfants. Donc on a le devoir de cette hospitalité à l’étranger qui vient. Mais il y a des femmes qui réclament toujours quelque chose pour accepter de sortir. Vous voyez, on a ces difficultés-là avec les femmes.
C’est très difficile.
- Alfarouk Channel :
Parlons de la loi 052, je vous entendais tantôt dire réclamer ce qui leur revient de droit, et vous parlez bien des femmes. Est-ce que vous estimez qu’aujourd’hui, à Tombouctou, la loi 052, qu’on appelle la loi du genre , a été suffisamment comprise?
- Niamoye Alidji :
Bon, aujourd’hui, je le dis et je le répète. Il y a des commissions ou des comités qu’on ne peut pas avoir même si on respecte la 052. Parce qu’il y a des commissions qui viennent avec des décrets ou viennent avec des arrêtés et que les participants sont représentés à travers des structures. Et peut-être la structure peut amener des femmes, mais si elle ne remplissent pas les critères comme les hommes, la loi 052 ne peut pas être respectée. Mais notre souhait c’est que la femme soit représentée dans ces commissions-là. Et aujourd’hui, Dieu merci, toute commission ou tout comité qui est mis en place à Tombouctou, la femme est impliquée. Aujourd’hui quand même, la femme est impliquée. On nous appelle à envoyer une représentante au nom de la CAFO.
- Alfarouk Channel :
Mais au-delà justement de cette implication, est-ce que la grande majorité des femmes aux noms desquelles vous vous battez, est-ce qu’elle a compris la loi 052, l’esprit même de cette loi? Est-ce que vous avez l’impression qu’aujourd’hui on est arrivé à comprendre l’essence de cette loi?
- Niamoye Alidji :
Bon, beaucoup n’ont pas compris. Parce qu’il y en a qui croient qu’il faut simplement une femme pour respecter la 052. Il faut qu’il y ait une femme qui a des compétences pour remplir les responsabilités dans lesquelles elle doit exercer, en tout cas, se positionner pour respecter la 52. Il y a ça. Il y a des femmes qui croient que La 052 n’appartient que pour les femmes. Alors qu’il y a les femmes, il y a les jeunes, il y a les personnes vivant avec un handicap. Tout ça, c’est le genre. Donc ça peut être une femme, ça peut être un jeune, ça peut être une personne vivant avec un handicap. Et c’est ça la 052. Ou bien une femme, deux hommes, ou bien deux hommes, une femme. Il y a beaucoup de femmes qui n’ont pas compris tout ça. Et elle croit que quand il y a une liste, il faut une femme, un homme et une femme, deux hommes. Elles ne savent même pas que ça peut être. Une femme, deux hommes, un homme, un…Un homme, une femme. Vous voyez? Ça peut être ça aussi.
Mais beaucoup de femmes ne comprennent pas tout ça.
- Alfarouk Channel :
Ça veut dire donc qu’il y a de votre côté, du côté de la CAFO, vous en tant que faitière, un travail de sensibilisation à long terme à faire.
- Niamoye Alidji :
Même avant-hier à l’arrivée de Mme la ministre, on avait eu de nos doléances, c’était ça, la formation des femmes. Parce que comme je l’ai dit, c’est une nouvelle génération. C’est des femmes de la CAFO. Il y a longtemps, ça n’a pas été renouvelé. Nos mamans, alors que ce sont nos petites filles qui ont dépassé l’âge de 18 ans, qui doivent constituer la CAFO.
Quand tu as plus de 18 ans, tu n’es plus un enfant. Tu es une jeune femme. Donc la jeune femme a le droit d’être membre de la CAFO. Quand tu dépasses 35 ans, tu n’es plus un jeune. Vous voyez? Alors que la CAFO d’aujourd’hui, c’est les jeunes femmes de 35 à 40 ans.
Nous, nous sommes les mamas de cette génération.
- Alfarouk Channel :
Ça veut dire que vous êtes en train de préparer la relève?
- Niamoye Alidji :
Ah oui! En tout cas, la CAFO d’actuel, les 60% sont de 35 ou plus
- Alfarouk Channel :
Et l’idéal pour vous c’est quoi aujourd’hui? Qu’est-ce que ça doit être, la moyenne d’âge?
- Niamoye Alidji :
Bon, la moyenne d’âge ne doit pas dépasser 55 ans. Parce qu’on ne peut pas enlever carrément les mamans. Il faut rester pour bien préparer les filles. Si on les laisse d’elles-mêmes, elles ne vont pas grimper. Mais quand nous, nous sommes avec elles, on leur transmet nos compétences. C’est ce est important quand elles restent avec leur maman.
C’est aussi cela le leadership, savoir préparer le relève. Elles arrivent à sensibiliser dans leur quartier, à parler, à lire quand nous organisons les plaidoyers. Elles lisent les objectifs, les obstacles rencontrés, à s’exprimer devant l’administration devant les autorités.
Tout ça pour les préparer dans la prise de parole en public. Avant si la CAFO a des difficultés.
On peut compter des doigts, celles qui acceptent s’arrêter, réclamer, ou bien parler, ou bien lire des discours. Mais aujourd’hui on est rassuré. Dieu merci, il y a la nouvelle génération.
Vous-même, vous voyez la CAFO. Est-ce que vous rencontrez des mamans ? Quelques-unes.
Bon, nous sommes habitués également à penser ici que quand il y a une organisation, il faut bien qu’il y ait de la ressource et la ressource c’est les personnes d’un certain âge.
La ressource c’est nous et nos grands-sœurs. Il n’y a plus de maman. En tout cas, nos mamans ne sont plus là.
- Alfarouk Channel :
Parlons à présent d’un point important de votre parcours. Vous venez d’être installé récemment dans vos fonctions de membre de la délégation spéciale du conseil régional de Tombouctou. `
Dites-nous d’abord comment vous avez accueilli cette nomination, ou disons cette désignation ?
- Niamoye Alidji :
J’étais très surprise parce que c’est quelque chose que je n’ai jamais demandé. Donc, j’étais surprise. J’étais très contente aussi si les autorités ont eu confiance en moi. Ça m’a soulagée.
Je vous dis, tout le parcours que j’ai fait, la souffrance, les insultes, les manques de respect, cette nomination-là a guéri mon corps. Ce n’est pas parce que je suis membre de la délégation, c’est juste que j’ai compris que les autorités de la région ont confiance en moi.
Ils se mettent en tête que la mission dans laquelle ils m’ont mis, que je pourrais exécuter et que je vais amener des bons résultats. Vous voyez, c’est ça la confiance. Donc je suis très contente aussi.